Moyen-Orient

Mes guerres au Moyen-Orient

Entretien avec Robert Fisk *

Seul journaliste à avoir rencontré trois fois Ben Laden, le grand reporter britannique raconte dans un livre retentissant trente ans d’histoire, de Beyrouth à Bagdad....

Le Nouvel Observateur. - La guerre est-elle pour vous «une drogue dont il faut se débarrasser» ?

Robert Fisk. - Non, la guerre n’est pas une drogue pour moi, pas plus que je ne suis «correspondant de guerre» - expression dont je déteste le romantisme frelaté. Je dois tenir cette obsession de mon père, qui, beaucoup plus âgé que ma mère, a participé à la Première Guerre mondiale. Il est arrivé dans les tranchées de la Somme en août 1918. Le plus extraordinaire, c’est qu’il avait un appareil photo (au mépris de tous les règlements, bien sûr), si bien que j’ai des photos de lui à Arras en 1918, dans son uniforme du Régiment royal de Liverpool: il est très beau, on dirait un peu Burt Lancaster jeune. Le dernier jour de la guerre (ou le premier jour de la paix: le 11 novembre 1918), il a défilé avec son régiment dans le petit village de Louvencourt, près d’Albert. A l’âge de 10 ans, en 1956, mes parents m’ont emmené en France ; j’ai des photos de lui à Louvencourt, arborant toujours la cravate de son régiment. Dès ma plus tendre enfance, j’ai été nourri des récits de toutes ces tragédies: la Somme, Verdun, Bapaume et autres grandes batailles de la guerre de 1914-1918. D’emblée, la guerre a été pour moi une réalité, voire une institution familière. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ma mère a servi dans la RAF: elle réparait les radios des Spitfire et des Hurricane endommagés dans la bataille d’Angleterre. J’ai donc grandi en écoutant mes parents évoquer ces deux grands conflits de leur génération. En tant que correspondant de presse, d’abord en Irlande du Nord dans les années 1970, puis au Proche-Orient à partir de 1976, je me sentais témoin de l’histoire, l’histoire de la seconde moitié du siècle de mes parents: les événements auxquels j’assistais étaient en partie la conséquence de ces terribles guerres qu’avaient vécues mes parents. Ce n’est pas ma faute si les différends qui agitent le Proche-Orient se «règlent» par des guerres.

N. O. - A 29 ans, le «Times» vous «offre» le Moyen-Orient. Rétrospectivement, était-ce un cadeau ?

R. Fisk. - Ecrire ce livre a été pour moi une expérience profondément déprimante. Autrefois, je considérais comme un privilège d’être ainsi témoin de l’histoire. Un ami de mon père m’a dit un jour, sur son lit de mort, que j’avais «vu des choses que personne d’autre n’avait vues». Rétrospectivement, je ne suis plus si sûr que cela ait été un privilège. Certes, j’ai cette chance énorme d’être encore en vie, contrairement à tant de mes amis et confrères. Et je me demande si le Proche-Orient - cette région où on m’a permis de travailler depuis plus d’un quart de siècle - n’a pas été une malédiction. Aujourd’hui, je trouve de plus en plus pénible de voir sans arrêt des morts. A Bagdad, il y a un mois, j’ai compté les cadavres à la morgue, mais j’ai eu du mal à regarder les corps. Il y avait plusieurs enfants, et une jeune femme aux mains liées abattue d’une balle dans la tête. Je devrais y être habitué, et pourtant je trouve cela de plus en plus difficile à supporter.

N. O. - Comment expliquez-vous la fatalité et la répétition du malheur dans cette partie du monde ?

R. Fisk. - Je crois que nous autres, Occidentaux, sommes habitués à voir l’histoire résoudre nos problèmes. Nous avons décrété que 1945 marquait la fin des dictatures. Nous pouvons dater précisément la fin de la guerre froide, et cette habitude des tournants historiques nous permet de dire que telle ou telle année représente une étape positive dans nos vies. Mais au Proche-Orient, c’est tous les jours que les gens vivent leur tragédie historique. Les réfugiés palestiniens des camps de Sabra et Chatila, où ont eu lieu les massacres de 1982, vivent à 3 kilomètres à peine de chez moi à Beyrouth. Et ces gens, dont les parents ou les grands-parents ont fui la Palestine en 1948, continuent de vivre dans des bidonvilles, dans la misère et la crasse. Pour eux, la déclaration Balfour - par laquelle la Grande-Bretagne s’engageait à soutenir l’établissement d’un foyer national juif en Palestine, mais aussi à protéger les populations arabes de la région (ce que nous n’avons pas fait) - a été signée hier soir, cette nuit, ce matin. Au Proche-Orient, il est impossible de dire: ça suffit, l’histoire se termine aujourd’hui !

N. O. - A Ben Laden qui vous demandait en Afghanistan si vous étiez musulman, vous avez répondu: «Non, je suis journaliste. Mon métier, c’est de dire la vérité.» Mais pourquoi vous a-t-il posé cette question ?

R. Fisk. - Aïe ! En fait, il devait sauver la face, prouver à ses fidèles d’Al-Qaida qu’il n’avait pas «tort» de supposer que j’étais quelqu’un d’honnête, tout en surmontant mon refus de me laisser «convertir», ce qu’il essayait manifestement de faire. Il s’est contenté de répliquer: «Si vous vous efforcez de dire la vérité, cela fait de vous un musulman.» Je n’ai rien répondu. Et la conversation s’est détournée de ce terrain dangereux.

N. O. - Aviez-vous imaginé lors de vos trois rencontres avec Ben Laden qu’il allait devenir l’ennemi numéro un de la planète ?

R. Fisk. - Je n’ai jamais interviewé personne en partant du principe qu’il s’agissait ou qu’il s’agirait de l’«ennemi mondial numéro un». J’en ai un peu assez de ce genre d’étiquette ! Vous savez, il fut un temps où le colonel Nasser était notre «ennemi numéro un» après avoir nationalisé le canal de Suez. Puis ce fut le colonel Kadhafi, puis Abou Nidal, puis l’ayatollah Khomeini, puis Ben Laden, puis Saddam Hussein. Et le plus étrange, c’est qu’au début, quand Nasser a pris le pouvoir au Caire, les Britanniques l’appréciaient. Tout comme à l’origine les Américains appréciaient Kadhafi. Ben Laden a commencé par se battre pour nous contre l’armée soviétique en Afghanistan. Saddam était «notre» héros contre Khomeini, et nous l’avons soutenu dans sa guerre de 1980-1988 contre l’Iran. Nous avons créé presque tous nos «ennemis publics». C’est tout de même bizarre !

N. O. - Vos reportages ne font jamais l’économie d’un retour historique sur les racines des conflits. Est-ce un hommage à votre père ?

R. Fisk. - Je crois qu’en un sens ce livre est une manière de demander pardon à mon père. Vous savez, c’était vraiment un homme de droite. Il croyait à la police, à la peine de mort. Je m’entendais très mal avec lui. J’ai refusé d’aller le voir en 1992 alors qu’il était en train de mourir dans une maison de retraite. Aujourd’hui, je le regrette. Ma mère s’était brouillée avec lui et n’a pas voulu assister à ses obsèques. C’est moi qui les ai organisées, et je n’ai trouvé pour m’y accompagner que deux hommes qui se souvenaient de lui. A sa mort, en 1993, il avait 92 ans. Mais j’ai hérité la médaille qu’on lui avait décernée pendant la Première Guerre mondiale, appelée au revers «la Grande Guerre pour la civilisation», ce qui m’a fourni le titre de mon livre. Car, dans les dix-sept mois qui ont suivi la Première Guerre mondiale, les vainqueurs français et britanniques ont tracé les frontières de l’Irlande du Nord, de la Yougoslavie et de l’essentiel du Proche-Orient. Et j’ai passé toute ma carrière - à Belfast, en Bosnie, à Beyrouth, à Bagdad - à regarder les gens se déchirer à l’intérieur de ces frontières.

N. O. - Pourquoi revenez-vous toujours sur les anciens champs de bataille, de la Bosnie à l’Iran, du Koweït au Sud-Liban ?

R. Fisk. - Parce que les guerres ne sont jamais ce qu’elles paraissent être sur le moment. Quand je suis retourné avec des soldats iraniens sur leurs lignes de front, bien après la fin de la guerre Iran-Irak, j’ai découvert qu’ils avaient écrit des poèmes magnifiques, bouleversants - comparables à la poésie de la Première Guerre mondiale -, et qu’ils compatissaient avec leurs coreligionnaires irakiens. Je retourne toujours sur les anciens champs de bataille pour parler aux soldats. Je retourne en Irlande du Nord, en Bosnie, en Algérie, en Serbie, au Sud-Liban et en Irak. Je dois essayer de donner un sens à ce dont j’ai été témoin, de replacer toutes ces choses dans un contexte qui n’existait pas au moment où je cherchais à sauver ma vie, de parler à ceux aux côtés desquels j’ai partagé ces cauchemars.

N. O. - De tous les personnages historiques que vous avez rencontrés, Ben Laden, Khomeini, Arafat, Hafez al-Assad..., lequel vous a le plus impressionné ?

R. Fisk. - Ben Laden, bien sûr. C’est le seul leader arabe que j’ai rencontré qui n’a pas immédiatement répondu à mes questions: la plupart d’entre eux balbutient la première chose qui leur passe par la tête, de crainte de paraître stupides. Ben Laden, lui, réfléchissait une bonne minute à chacune de mes questions, tout en se curant les dents avec un bout de bois, dans un silence absolu, avant de donner une réponse soigneusement pesée. Il ne comprenait rien au reste du monde et à sa politique - il s’attendait à une guerre civile aux Etats-Unis ! -, mais il comprenait fort bien le monde arabe et son sentiment d’humiliation. C’est ainsi qu’il a pu impressionner beaucoup d’Arabes qui, sans cela, auraient rejeté son action.

N. O. - Quel est pour vous le plus grand scandale de «la Grande Guerre pour la civilisation» ?

R. Fisk. - Le fait que les gouvernements persistent à mentir sur leurs véritables motivations pour entrer en guerre - et qu’ils s’en tirent quand même !

N. O. - La guerre Iran-Irak vous a beaucoup marqué. Comment expliquez-vous l’indifférence du monde à ces centaines de milliers de morts ?

R. Fisk. - Effectivement, elle m’a beaucoup marqué. Une bonne amie à moi m’a dit que mon expression changeait dès que j’en parlais. Tant de morts ! C’était comme la bataille de la Somme, comme la guerre de mon père. L’indifférence du reste du monde ? Elle est facile à comprendre. Nous n’étions pas impliqués. Cette guerre n’a tué aucun de nos précieux soldats blancs et occidentaux. Donc tout le monde s’en foutait.

* Entretien réalisé par Gilles Anquetil, publié dans le Nouvel Observateur, 30 octobre 2005.

Robert Fisk, dont nous avons publié de nombreux articles, est journaliste pour le quotidien britannique The Independent». Robert Fisk, né en 1946, couvre depuis plus de trente ans le Moyen-Orient et ses conflits: de la guerre soviétique en Afghanistan à l’interminable conflit israélo-palestinien. Il vient de publier aux Editions de La Découverte, La Grande Guerre pour la civilisation. L’Occident à la conquête du Moyen-Orient.